Thibaut Fournel est cofondateur de Koz Surfboards, un projet qui développe un matériau low-tech et biosourcé à base de mycélium pour remplacer les mousses pétrochimiques. Entre art, nautisme et recherche sur les biomatériaux, son parcours l’a conduit à explorer de nouvelles manières de fabriquer, plus sobres et plus en lien avec le vivant. Formé aux Beaux-Arts puis à la menuiserie nautique, il mêle aujourd’hui approche sensible, expérimentation et contraintes techniques pour imaginer des matériaux capables de répondre aux enjeux écologiques actuels. Avec Koz, le surf devient un terrain d’expérimentation pour démontrer qu’il est possible de fabriquer autrement sans sacrifier l’usage. Après une récente levée de fonds, le projet entre dans une nouvelle phase de développement afin d’améliorer les performances du matériau et d’ouvrir de nouvelles applications au-delà du surf.

Qui es-tu ?

Je suis Thibaut Fournel, cofondateur de Koz Surfboards.

On développe un matériau low-tech et biosourcé pour remplacer les polystyrènes. L’objectif derrière Koz, c’est de trouver une voie qui permette de se libérer de la pétrochimie tout en tenant compte des enjeux liés au réchauffement climatique, à la préservation des ressources en eau et en énergie, et à la valorisation des déchets végétaux.

En gros : essayer de faire mieux avec moins 😉

Comment ton parcours t’a-t-il amené à naviguer entre art, nautisme et fabrication ?

J’ai grandi à Saint-Brieuc, et j’ai très vite compris que l’humain avait un impact important sur son environnement. Et surtout que cet impact avait des conséquences directes, autant sur les écosystèmes que sur nos propres conditions de vie.

Avec cette prise de conscience, j’ai toujours cherché à être un acteur du changement.

Au début, pour moi, l’art était un outil pour mettre en lumière des problématiques et ouvrir des débats. Puis j’ai eu l’impression que ce médium touchait surtout des gens déjà sensibilisés.

Je me suis alors tourné vers l’édition de livres d’artisanat d’art et le jeu de société, avec l’idée de mêler transmission, savoir-faire et prise de conscience. Mais là aussi, j’avais cette sensation de passer un peu à côté.

Et puis j’ai découvert le mycélium. J’ai eu immédiatement l’impression que cette matière pouvait porter quelque chose de plus large : une idée d’unité entre transmission, communication et changement.

Assez vite, l’idée de développer une planche de surf s’est imposée. C’était un bon moyen de démontrer qu’un matériau biosourcé pouvait devenir une vraie alternative sur un objet soumis à de fortes contraintes d’usage.

Je me suis donc formé au nautisme pour comprendre les enjeux du composite, apprendre à fabriquer et développer les premiers prototypes.

J’ai eu la chance de faire mes stages chez Kairos à Concarneau. Ça a été une énorme claque, dans le bon sens du terme. J’y ai découvert des gens impliqués, engagés, avec des méthodes de management très modernes et une vraie transversalité entre les métiers. Ça a beaucoup nourri ma manière de travailler aujourd’hui.

Qu’est-ce que tes études aux Beaux-Arts et ta formation en menuiserie nautique ont changé dans ta manière de concevoir et de fabriquer ?

Les Beaux-Arts m’ont appris à penser autrement les objets. À ne pas voir uniquement une fonction ou une esthétique, mais aussi les récits, les usages et les impacts qu’ils portent.

Ça m’a aussi appris à expérimenter, à accepter l’erreur et à voir la création comme un terrain de recherche.

La menuiserie nautique, elle, m’a ramené au concret : à la matière, aux contraintes mécaniques, à la précision et à la compréhension des composites.

Aujourd’hui, j’essaie de faire dialoguer ces deux approches : garder une vision sensible et critique, tout en développant des objets et des matériaux capables de fonctionner dans la réalité.

Comment tes expériences dans le monde de la voile et de l’industrie nautique ont-elles nourri ta pratique aujourd’hui ?

Le nautisme m’a permis de comprendre à quel point les matériaux composites sont performants… mais aussi problématiques.

C’est un secteur extrêmement exigeant techniquement, où chaque matériau doit répondre à des contraintes fortes : humidité, sel, UV, impacts, fatigue mécanique…

Du coup, travailler dans cet environnement m’a poussé à développer une approche très pragmatique. Il ne suffit pas qu’un matériau soit “écologique”, il faut aussi qu’il soit crédible techniquement.

Ça m’a aussi montré les limites du modèle actuel. On utilise des matériaux ultra performants, mais souvent très difficiles à recycler, très énergivores et dépendants de ressources pétrochimiques.

Aujourd’hui, Koz essaie justement d’ouvrir une autre voie.

Comment es-tu arrivé au surf et à la fabrication de planches ?

Le surf est arrivé assez naturellement avec mon rapport à la mer et aux matériaux.

La planche est un objet intéressant parce qu’elle concentre énormément de contraintes : légèreté, solidité, flexibilité, durabilité… C’est presque un laboratoire à petite échelle.

Je trouvais aussi symboliquement fort de commencer par le surf : c’est un milieu très connecté à la nature, mais qui utilise encore énormément de matériaux issus de la pétrochimie.

L’idée était donc de montrer qu’on pouvait fabriquer autrement sans forcément sacrifier l’usage.

Koz Surfboards redéfinit le surf avec des planches écoresponsables à base de mycélium. Comment est né ce projet et quelle vision portes-tu à travers lui ?

Koz est né d’une envie simple : proposer une alternative crédible aux mousses pétrochimiques utilisées partout dans l’industrie.

Au départ, le surf était surtout un terrain d’expérimentation. Mais assez vite, on s’est rendu compte que le sujet dépassait largement la planche.

Aujourd’hui, notre ambition est de développer un véritable matériau biosourcé capable d’aller vers d’autres usages : scénographie, design, industrie, isolation ou emballage.

La vision derrière Koz, c’est de montrer qu’on peut développer des matériaux performants tout en travaillant avec les limites du vivant plutôt qu’en essayant de les contourner.

En quoi le choix du mycélium transforme-t-il ta manière de concevoir et fabriquer des planches ?

Le mycélium oblige à changer complètement de logique.

On ne “fabrique” pas une mousse comme on produit un plastique. On accompagne un organisme vivant. Ça demande de comprendre ses rythmes, ses contraintes et ses réactions.

Du coup, la conception devient beaucoup plus systémique. On doit penser aux ressources locales, à l’énergie utilisée, à l’humidité, aux déchets, au temps de croissance…

Le matériau nous impose une certaine humilité. Et je pense que c’est une bonne chose.

Qu’est-ce qui distingue Koz Surfboards des approches traditionnelles du surf ?

Je pense que la principale différence, c’est qu’on ne cherche pas simplement à “verdir” une planche classique.

On essaie de repenser le matériau à la base, avec une logique plus low-tech et plus territoriale.

L’idée n’est pas de faire du greenwashing avec une résine bio sur un matériau pétrosourcé, mais de réfléchir à l’ensemble du cycle : ressources, fabrication, énergie, déchets et usages.

Et surtout, on essaie de développer des matériaux compatibles avec un futur où les ressources énergétiques et matérielles seront probablement plus contraintes.

Où en est aujourd’hui le développement du projet et quelles sont ses prochaines étapes ?

Aujourd’hui, on vient de finaliser une levée de fonds et on restructure le projet pour aller beaucoup plus loin.

L’objectif est de développer un matériau réellement performant, capable de répondre aux enjeux climatiques mais aussi aux questions de souveraineté industrielle, qui, pour moi, sont totalement liées.

Les prochaines étapes vont être d’améliorer l’usinabilité, la stabilité et les propriétés mécaniques du matériau afin d’ouvrir de nouvelles applications au-delà du surf.

Tu te définis comme “maraîcher de surf en mycélium” : qu’est-ce que cela raconte de ta démarche ?

Ça raconte surtout ma manière de travailler avec le vivant.

Je n’essaie pas de le forcer. J’essaie de comprendre ses limites et de m’y adapter.

L’idée est vraiment de trouver un endroit où nos intérêts s’alignent. Éviter de retomber dans les vieux schémas où l’on prend uniquement ce qui nous intéresse dans la nature, puis on optimise sans regarder les conséquences.

Ce qui m’intéresse, c’est cet équilibre un peu précaire entre ce que la nature peut nous donner, ce dont nous avons besoin et un futur qui sera probablement soumis à des stress énergétiques, hydriques et matériels importants. Alors oui, on fabrique un matériau, donc on aura forcément un impact. Je ne crois pas aux solutions parfaites.

Mais comme nous sommes tous engagés, d’une manière ou d’une autre, dans une transition écologique, je pense qu’une des étapes importantes passe par les matériaux.

Ça implique de développer de nouvelles matières capables de répondre aux enjeux actuels, mais aussi de repenser notre manière de produire et d’utiliser les ressources, avec l’idée d’aller vers une société plus sobre.

Un peu comme on est passé de l’âge de pierre à l’âge du bronze, l’enjeu aujourd’hui est peut-être de sortir de l’âge du tout plastique pour entrer dans celui des biomatériaux.