Portait de Maker #202 : Marc Agenis-Nevers

Marc Agenis-Nevers est ingénieur et fondateur de Code en Bois, une entreprise qui propose une approche low-tech pour apprendre la programmation aux enfants… sans écran. Formé en biologie, agronomie, data et IT, il a travaillé en R&D sur des projets mêlant high-tech et enjeux environnementaux, avant de créer un outil pédagogique basé sur des pièces en bois à manipuler. Aujourd’hui utilisé par plus de 500 établissements, Code en Bois permet de “toucher” le code et de comprendre concrètement les logiques informatiques. Engagé dans une démarche open source, Marc développe désormais “Open Code en Bois” pour rendre ses outils accessibles à tous et encourager une pédagogie active, collaborative et durable.

Qui es-tu ?

Bonjour à tous les lecteurs, je m’appelle Marc Agenis-Nevers, papa et ingénieur de 42 ans à Lyon ; je suis le fondateur de l’entreprise Code en Bois pour apprendre la programmation informatique aux enfants de façon hyper low-tech (avec du bois). Je ne me suis jamais trop considéré comme un « maker » jusqu’à récemment où j’ai découvert ce monde par mon activité éducative.

Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a amené à ton activité actuelle ?

Pour expliquer mon parcours, je dirais que j’ai toujours été écartelé entre deux grandes passions : d’un côté, une sensibilité très nature/bois/environnement via ma formation en biologie et agronomie. De l’autre, une passion pour la science et la compréhension du fonctionnement des objets techniques et des systèmes (cf. deux autres formations en data et IT). Je connais bien le monde de la R&D pour avoir travaillé dans de grandes entreprises industrielles, mais étonnamment je me suis toujours retrouvé à travailler sur des projets mêlant high-tech et préservation de l’environnement. Par exemple, dans la sidérurgie au Brésil, je m’occupais d’un nouveau procédé pour remplacer la houille par… du charbon végétal !

Avec le recul, je pense que c’est un bon alliage pour un maker, non ? Beaucoup de makers sont soucieux de l’écologie, de la réutilisation des matériaux, de projets vertueux… et sont aussi curieux des dernières technologies.

Aujourd’hui, je suis donc gérant de l’entreprise Code en Bois et je complète par des remplacements comme prof de SVT.

En quoi ta formation d’ingénieur et ton parcours t’ont-ils conduit à fonder Code En Bois en 2023 ?

La création de Code en Bois, qui fête aujourd’hui ses 4 ans et ses 500 premiers clients (établissements scolaires), est un peu le fruit du hasard et des rencontres ; mon job à l’époque était ingénieur prototypage et avant-projet dans un bureau d’études en objets connectés ! Donc on travaillait à la fois pour des grands comptes (Michelin, Limagrain…) et des inventeurs/makers un peu fous qui voulaient mettre sur le marché leur idée géniale. À cette époque, j’ai donc totalement découvert le monde de l’électronique DIY : Arduino, Raspberry, l’impression 3D, la soudure, des nouveaux langages comme Python ou Android, et quelques technologies cool comme la navigation par Lidar 3D/ROS et les technos de communication wireless.

Deux exemples de petits projets cool que j’ai montés : un fauteuil bardé de capteurs qui détecte la corpulence et la posture du passager, avec une IA embarquée, et aussi une pince robotique qui mime les mouvements de notre main via une détection d’image. Tout ça sans être expert de rien, mais en s’aidant d’internet, des collègues… mais pas des fablabs que je ne connaissais pas encore.

Donc Code en Bois est né à un moment où j’étais à fond dans la programmation Arduino, on m’a proposé d’intervenir à l’école pour expliquer mon métier, et plutôt que d’amener un ordinateur et un écran, je me suis demandé comment je pourrais faire « toucher » du code aux élèves, sans électronique ni rien ; il y avait des planches d’étagères inutiles dans le garage, une scie sauteuse, et ça a suffi : le projet Code en Bois était né et bêta testé avec une classe de CE2 !

Peux-tu nous présenter Code En Bois et la vision portée par ce projet ?

Alors rapidement j’explique, ensuite les curieux iront voir le site (www.codeenbois.fr). Tu reçois 25 morceaux de bois de différentes couleurs. Chacun représente une instruction informatique pour un robot : des actions (avancer, pivoter, tirer…), des capteurs (détecteur de métal, de mouvement pour les ennemis, de chemin…), et des structures algorithmiques : répétitions, conditions, négation, variables… Ces briques vont s’emboîter pour former un programme, et ce sont les enfants qui vont l’exécuter en déplaçant un personnage aimanté (pas un vrai robot !) dans un labyrinthe dessiné au tableau. On a plus de 100 missions à réaliser, certaines niveau CP, d’autres niveau licence d’informatique, et une pédagogie basée sur la manipulation de pièces, la parole, la voix, et le travail en équipe ou en classe entière ; c’est vraiment formidable car les enfants vont comprendre avec leur corps comment un code s’exécute, ce qu’il fait, ce qui se passe quand il y a une erreur, et parfois j’hallucine quand je vois des CE1 parvenir à faire des trucs vraiment complexes genre boucles imbriquées ou logique conditionnelle !

C’est bien au-delà de ce qu’il y a dans le programme scolaire !

La vision qui porte ce projet, c’est trois choses : le low-tech (à part les petits aimants, tout est en bois ou carton), le sans écran, parce que les écrans distraient trop les enfants dans beaucoup de situations d’apprentissage et parfois shuntent l’effort de réflexion et d’abstraction nécessaire. Troisième chose, c’est l’open source, et ça j’en parlerai à la fin car c’est une évolution assez nouvelle pour nous.

Comment définirais-tu ton approche du low-tech à travers tes projets ?

Mon approche low-tech, elle est de proposer du matériel fabriqué localement (Puy-de-Dôme) à base de bois issu d’une filière secondaire (MDF/HDF). Le matériel n’a aucune obsolescence, il fonctionnera toujours de la même façon dans 100 ans, et il ne nécessite absolument rien pour fonctionner, ni électricité ni électronique. N’importe qui avec une scie, une imprimante 3D ou même juste une plastifieuse peut customiser et compléter son matériel Code en Bois à sa guise. On fournit tout ce qu’il faut pour.

Ça ne nous empêche pas, nous, en production industrielle, d’utiliser des machines plutôt high-tech (découpeuse laser et imprimante UV), mais ça reste des outils à faible consommation énergétique et en processant des matériaux simples.

Quelle place occupent l’expérimentation et le passage au concret dans ta manière de travailler ?

L’expérimentation est fréquente, puisque notre produit évolue régulièrement. Les six derniers mois, par exemple, je les ai passés à développer de nouvelles façons de fabriquer soi-même des kits Code en Bois avec n’importe quelle machine disponible dans un fablab. J’avoue que, quand j’ai pris en main les technos comme l’impression 3D et la découpe laser, les possibilités de prototyper rapidement ont explosé ; même si… bon, « rapidement », parfois il faut une journée entière pour préparer un design !

En quoi l’open source et le DIY sont-ils importants dans ta démarche ?

L’open source, au début, connais pas. Quand tu entreprends, TOUT LE MONDE passe son temps à te demander « et tu as pensé à te protéger ? Tu as déposé un brevet ? Attention à ce que tu communiques ! » Le discours officiel, c’est que la valeur de ton innovation dépend des barrières juridiques que tu mets à sa diffusion ; personne ne te parle d’open source, c’est presque un gros mot, ça fait fuir les investisseurs direct.

Mais petit à petit, on m’a conseillé de faire confiance à la communauté, d’arrêter d’être stressé surtout quand on a 1 % du marché à peine ! Et l’année dernière, j’ai eu des échanges passionnants avec Alexis Kauffmann (le Monsieur Communs Numériques au Ministère de l’Éducation nationale) qui a achevé de me convaincre qu’il fallait que je passe tout en open source pour la communauté. Ça s’est fait dans le cadre d’un projet commun, le projet « Open Code en Bois », avec deux objectifs principaux :

  • Ouvrir tout notre savoir-faire et nos ressources pour que la communauté puisse venir contribuer et améliorer le produit
  • Développer des méthodes de fabrication de nos kits accessibles à des profs de primaire, de collège, et même des enfants

Le projet est disponible et visible sur la Forge des Communs Numériques, il y a tout ce qu’il faut pour fabriquer soi-même : https://codeenbois.forge.apps.education.fr/

Il y a parfois des barrières financières pour une école pour s’équiper. Le deal, c’était de faire en sorte qu’un maker puisse fabriquer un set équivalent à notre kit commercial pour moins de 50 % du prix magasin ; voire 30 % du prix dans certains cas, contre du temps passé à fabriquer, seul ou avec des élèves. Cela permet non seulement d’apprendre à coder, mais aussi de les impliquer dans les étapes de conception et fabrication, en mode projet, de leur matériel, et ça change tout. Des élèves qui sont passés par là seront les makers de demain, on leur aura donné la fibre ! Sarah Lacaze, une autre maker, a par exemple emmené un de ces kits au Bénin dans un voyage éducatif auprès d’écoles rurales et ça a bien accroché !
 

Quels sont tes projets à venir et ta vision pour la suite ?

L’année dernière on avait un projet de jeu de société grand public basé sur Code en Bois, qui partait plutôt bien car on avait été sélectionné au festival Octogones à Lyon ; malheureusement ce projet a été mis en pause pour faire la place au projet Open Code en Bois. Donc on cherche des gens qui seraient intéressés à le reprendre !

D’ici l’été et la rentrée, Code en Bois va accompagner des hackathons ou fablabs qui se lancent dans la fabrication de kits de programmation ; avec des évolutions vers les publics non-voyants, vers l’enseignement de l’IA, pourquoi pas !

Pour la suite, je ne sais pas… le projet open source a de belles années devant lui, et de belles choses seront sûrement développées dans plein de directions, et j’espère continuer à y contribuer de nombreuses années.

Jean-Marc Méléard
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